“Il faut parler des gens ordinaires… de celles et ceux qui construisent le processus de transformation du Venezuela”

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Interview de Marco Teruggi, journaliste argentin vivant au Venezuela

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Poursuivant ses rencontres avec les étrangers qui résident au Venezuela et partagent avec son peuple la construction du processus bolivarien, le Réseau de Solidarité avec la Révolution Bolivarienne (@REDEuropaVE) a interviewé Marco Teruggi (photo), journaliste argentin et internationaliste latino-américain, qui vient de publier et présenter dans plusieurs pays son livre “Mañana será historia, diario urgente de Venezuela” (« Demain ce sera de l’Histoire, journal urgent du Venezuela  »). Sa tournée sud-américaine lui a permis de converser et débattre d’une réalite vécue, bien éloignée de celle que nous martèlent les médias.

Tu as présenté ton livre « Mañana será historia, diario urgente de Venezuela  » dans plusieurs pays, parle-nous de sa réception et des débats qu’il a suscités ?

“Mañana será historia, diario urgente de Venezuela” a été publié récemment en Argentine, au Chili et en Colombie. Depuis le mois d’octobre je l’ai présenté en Argentine, en Bolivie et au Chili. Je poursuivrai cette tournée en janvier 2019 en Colombie. De la quarantaine et quelques conférences, événements auxquels j’ai participé autour du livre mais aussi et surtout autour de la réalité du Venezuela, je tire un même un diagnostic. Il existe un processus d’encerclement du Venezuela, un encerclement diplomatique, médiatique, politique, économique. Il existe aussi un besoin de défendre le processus révolutionnaire de la part de nombreux secteurs, compagnes et compagnons, dans les divers pays que j’ai traversés, mais on constate aussi un manque d’information pour briser ce blocus, ce processus quotidien par lequel les grands groupes médiatiques, les gouvernements de droite et les instances internationales comme l’OEA attaquent, accusent et cherchent à délégitimer de manière programmée ce qui se passe au Venezuela.

En termes généraux, disons que le Venezuela s’est transformé en zone de silence de laquelle il est très difficile de parler au-dehors. Il y a parfois des peurs, un manque d’information, en général on trouve des secteurs disposés à défendre mais qui ont besoin de matériel pour pouvoir livrer ce débat. Ce livre a permis d’ouvrir une porte pour débattre de quelques points essentiels de l’actualité vénézuélienne liés à la période de son écriture – plus de deux ans -, mais aussi à des époques antérieures et à celle qui peut suivre. En général, je dirai qu’il y a une bonne réception et une nécessité, surtout, de produire des matériels, dans n’importe quel format, pour pouvoir renverser la vapeur et ouvrir le débat du processus vénézuélien. Un débat qui va de la compréhension de comment sont construits l’encerclement et le siège du Venezuela à comment se joue le processus interne, quel est le débat sur les communes, les milices citoyennes, la production, l’industrie pétrolière, les cryptomonnaies, bref, sur toutes sortes de thèmes qui ont surgi des questions du public au fil des présentations.

Comment l’argentin que tu es et qui vis au Venezuela, qui écrit et analyse constamment sur les agressions de l’impérialisme, a-t-il été amené à connaître le processus bolivarien ?

J’ai découvert l’expérience vénézuélienne à travers Chávez en 2005 quand il s’est rendu à Mar del Plata, puis en 2011 en rencontrant quelques mouvements populaires sur place, et enfin en 2013 lorsque j’ai décidé de venir m’installer définitivement ici. Il y a six ans que je vis et milite au sein du processus de la Révolution Bolivarienne. Dans mon cas comme dans celui de nombreux autres compagnons, je crois que le processus vénézuélien a agi comme un espace d’invitation. Une invitation à contribuer et à défendre un espace qui a proposé quelques unes des hypothèses les plus avancées du vingt-et-unième siècle pour penser des transformations radicales dans une société latino-américaine. Comme moi, de nombreuses compagnes et compagnons ont débarqué ici. Aujourd’hui ce mouvement d’attraction de la révolution s’est affaibli vu les difficultés économiques mais aussi à cause des incompréhensions qui existent, souvent, sur ce qui se passe. D’où l’importance de générer et revitaliser toutes sortes de cercles de solidarité autour du processus. On peut partir de la reconnaissance démocratique, du fait de reconnaître Nicolás Maduro comme président légitimement élu du Venezuela – fait qui ne sera pas reconnu par plusieurs gouvernements du continent et certainement pas non plus par les États-Unis – jusqu’à la compréhension et au débat sur ce processus de transformation et le modèle de société, d’économie et de culture qu’il propose aujourd’hui et qui affronte les immenses difficultés d’une attaque nationale et internationale, ainsi que sur ses propres limitations et contradictions dans le camp du chavisme, un espace plus large que celui du gouvernement, et qui se bat, justement, pour trouver des solutions. C’est pour cela que je suis et je reste un internationaliste latino-américain vivant au Venezuela, qui défend une perspective historique, qui défend un processus et qui se propose aussi de pouvoir observer ses contradictions, ses débats pour les raconter tant à l’intérieur qu’au-dehors.

Récemment, dans une conférence de presse internationale, le président Maduro disait qu’aux Etats-Unis en 2018 sont sorties plus de quatre mille news négatives sur le Venezuela, sans compter ce qu’a produit le reste des grands groupes médiatiques internationaux. Comment faire face et répondre à ces campagnes médiatiques, depuis le champ du journalisme ?

Ces campagnes contre le Venezuela en termes médiatiques ne sont pas le fruit de l’improvisation mais de l’articulation entre les principaux médias des pays d’Amérique Latine et d’Europe, alimentés par les grandes agences de presse qui génèrent de manière permanente la matière première pour alimenter ces matrices d’opinion. Ajoutons la volonté claire de démoniser le processus mené par Nicolás Maduro et en général par le chavisme, pour exporter un sens commun selon lequel la situation est si critique qu’elle exige une intervention internationale.

Contre cela existent plusieurs niveaux d’action. Le premier tient dans ce que je proposais, simplement : la légalité et la légitimité du processus électoral récent, qui va de la défense du Venezuela en tant qu’espace politico-démocratique où ont eu lieu récemment plusieurs élections, plus de quatre, remportées par le camp chaviste en présence d’observateurs internationaux. Il faut souligner l’incohérence de la droite qui reconnaît les résultats quand elle gagne mais ne les reconnaît pas quand elle perd.

Le deuxième niveau d’action consiste à montrer qu’au Venezuela est proposé un approfondissement de la démocratie, basé sur la démocratie participative et citoyenne ; il existe ici en fait un processus et un débat sur la démocratie plus riches que ce qui existe dans les pays d’Europe ou d’Amérique Latine.

Enfin on peut évoquer les expériences d’organisation et montrer comment il existe une partie de la société, du chavisme, qui s’organise pour faire face aux problèmes de distribution, pour produire, pour défendre leurs territoires face aux attaques ; le chavisme comme expérience est beaucoup plus large et dépasse les limites du gouvernement ou du parti lui-même.

Bref, selon les espaces où nous nous trouvons, il est nécessaire de proposer l’un ou l’autre de ces niveaux et ainsi, effectivement, de démasquer la construction autour de ce qui se passe au Venezuela, comment cela est construit ou est en train de se construire, c’est-à-dire réussir à sortir de la langue, des mots que les grands médias imposent pour parler du Venezuela. Il faut parler de ce qui nous intéresse en usant d’un vocabulaire qui nous intéresse, sortir de ce confinement dans lequel on tient tout le monde au sujet du Venezuela, pour au contraire parler de ce thème dans la langue politique qui nous intéresse.

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Il y a quelques jours nous avons interviewé Thierry Deronne qui remarquait qu’au sortir d’une récente tournée en Europe tu concluais que “nous sommes pratiquement seuls” dans cette bataille. Qu’as-tu perçu dans ce voyage et comment faire parvenir aux citoyens européens un message différent sur ce qui se passe au Venezuela ?

Je crois qu’une des manières de rompre avec la solitude consiste à expliquer le Venezuela non pas à travers ses porte-parole, discours ou narrations officielles ou du gouvernement. Je crois qu’une des manières, justement, d’ouvrir le débat et de sortir de ce confinement part d’évoquer ce qui se passe au Venezuela à partir d’autres voix, par exemple celles du mouvement féministe, des communard(e)s, de gens organisés dans les barrios pour la distribution des aliments, des voix de travailleur(se)s de la culture et de l’art, de journalistes.

Il s’agit d’élargir la quantité et la manière de raconter ce qui se passe ici, justement pour élaborer une stratégie, une architecture différente de celle que martèlent les grands médias parce qu’en fin de compte il s’agit d’une campagne pour isoler le Venezuela. Je crois que cette ouverture est nécessaire, il convient de ne pas en rester à la figure de Nicolás Maduro comme la seule manière de défendre le processus bolivarien hors des frontières, surtout dans des sociétés comme les européennes où le thème du leadership est un thème qui n’est pas aussi simple d’aborder qu’en Argentine ou au Venezuela.

La meilleure manière de motiver de nouveaux secteurs est de les convaincre de la nécessité d’appuyer le Venezuela à partir de débats sur ce qui rend amoureux du processus : son expérience de construction autour du pouvoir territorial, du pouvoir communal organisé. S’ouvrir au Vénézuéla depuis ces espaces, avec une narration qui n’escamote pas les difficultés, qui reconnaît les problèmes qui sont d’ailleurs présents dans les débats quotidiens du chavisme. Je crois que cette manière de faire peut contribuer à rapprocher les gens qui se sont éloignés : expliquer comment sont les problèmes, comment on en débat sur place et sortir d’un espace de débat limité à la figure de Nicolás Maduro ou de quelque dirigeant de poids.

Concevoir ce débat depuis ce qui se passe dans les soubassements de la Révolution Bolivarienne, un sous-sol fait de tout ce qui a émergé dans tout ce temps. Parler des gens ordinaires, des gens pauvres qui construisent le processus de transformation et du Venezuela comme puissance qui se bat pour ne pas être écrasé ni par l’escalade nationale et internationale, ni à l’intérieur de la révolution par des secteurs dont le projet nie cette vision transformatrice.

Source : https://twitter.com/redeuropave/status/1078603016763310080

Traduction : Thierry Deronne

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